mercredi 17 août 2011

Women only ... 2




Je suis sortie très vite, courant presque dans le couloir, je fuyais.
Je fuyais cette femme dont l’aplomb et l’autorité s’abattait sur moi comme lorsqu’il y a une vingtaine d’année, elle dominait la gamine que j’étais, m’étouffais de ses exigences, avait fait de moi, avec la complicité de sa sœur, son souffre-douleur, sa proie, sa victime, la cible de toute sa perversité de fille délurée.
Cette femme que je croise par hasard, et qui s’acharne à raviver ces traumatismes de l’adolescence, m’appelle par ce surnom humiliant qu’elle m’avait donné … toutes choses que j’avais oubliées, le temps aidant. Que je voudrais avoir oubliées.

Pourquoi ai-je pris l’initiative de cette rencontre ? Pourquoi ce prof de maths s’est-il justement absenté aujourd’hui ? Pourquoi ai-je évoqué mon passé d’élève de ce lycée ? Pourquoi me suis-je vantée d’exploiter la bijouterie de mes parents ? Pourquoi, enfin, n’ai-je pas eu le courage d’envoyer balader Patricia, de la remettre à sa place ?
Elle peut toujours essayer de m’appeler cette emmerdeuse ! Je vais la renvoyer à ses affaires, je vais … je vais la menacer de déposer plainte pour harcèlement !

La nuit qui a suivi, je n’ai pas très bien dormi. Je revivais cette conversation, et surtout, je revivais ces années pendant lesquelles le gang des Corsica Sisters m’a tant humiliée, abusée, réduite à être leur docile souillon.
J’étais angoissée par l’idée que Patricia essaie de renouer une relation, j’étais en même temps, je l’avoue et j’en ai honte, excitée. Cette garce avait raison, mais pas question de lui avouer. Voilà ce qui en réalité, me tenait éveillée : tout ceci, revenant à ma mémoire, provoquait une telle excitation sexuelle, que je ne trouvais pas d’autre issue que de la calmer de mes doigts.
Puis, je me suis mise à pleurer. J’ai eu peur pour Elodie. L’idée qu’elle aussi, comme sa maman à son âge, pourrait subir la loi de morpionnes foldingues, tomber si bas que j’étais tombée alors, cette idée me donnait envie d’hurler.
Je suis sortie sur la terrasse, j’ai allumé une cigarette. L’air était frais, ma chemise de nuit légère, et ce souffle printanier devrait contribuer à me calmer, éteindre le feu qui couvait toujours entre mes cuisses encore poisseuses de mon orgasme. Je l’espérais sans y croire, me mentant à moi-même.
Car je venais de jouir. De jouir vite. Très vite, et très fort. D’un orgasme dont je ne me souvenais plus qu’il puisse exister avec cette intensité. Une jouissance que je n’avais plus connue depuis … bien longtemps … trop longtemps ?
Persuadée que je ne pourrai plus dormir cette nuit, j’allumai une autre cigarette. Je me résignai à l’inévitable rétrospective de ces années, passées à oublier que le plaisir existe.

Un bilan peu glorieux …

Une vie professionnelle plutôt réussie certes, quoique bien différente de celle dont je rêvais. Après le lycée, libérée de mes tyranniques camarades, j’ai intégré la prestigieuse Ecole Boulle, où mes études furent brillantes. Passionnée d’arts plastiques, affamée de création, super-motivée, j’en sortais avec un diplôme dont j’étais très fière.
La fin de mes études a coïncidé avec la maladie de mon père, et son décès rapide, emporté par un cancer. Maman n’a pas supporté, et a sombré dans la dépression. La survie de leur commerce était menacée. Mon frère Alain, l’ingrat, a choisi cette période pour quitter son adorable épouse et leur petite fille, et disparaître. Aux dernières (et rares) nouvelles, il est installé au Mexique … en couple avec un certain Massimo !
Je n’avais pas vraiment le choix … ou bien je n’ai pas voulu choisir. Toujours est-il que j’ai repris la gestion de la bijouterie, pour assurer le devenir de ma mère, désormais veuve, et sans autre ressource que les trop maigres bénéfices de cette bijouterie de quartier.
« Maman … d’accord … je tiens la boutique pour te venir en aide … mais un ou deux ans pas plus … le temps que tu te retournes !
-         Oui oui ma fille j’ai bien compris … merci … je sais bien que ce n’est pas là ta vie. »

Non, ce n’était pas la ma vie. Je voyais mes camarades d’études, qui s’engager dans un tour de France, qui être embauché par tel antiquaire, qui créer son atelier … et moi, chaque matin, je descendais l’escalier qui menait de notre appartement familial à la boutique. Une boutique minable, vieillotte, et de moins en moins fréquentée. Un chiffre d’affaires qui n’en finissait pas de s’écrouler. Après la fermeture à 19h00, je devais encore mettre à l’abri les matières précieuses, vérifier les stocks, prévoir les commandes, assurer la comptabilité … Maman ne venait plus au magasin, sous divers prétextes. Elle passait ses journées dans cet appartement, vieillot lui aussi, sinistre. Au début, lorsque je remontais, vers 20h30 dans les meilleurs moments, elle avait préparé le dîner pour nous deux. Quelques mois plus tard, je devais encore le faire moi-même, m’occuper d’elle, calmer ses accès de folie, ses angoisses … laver son linge, faire le ménage …
Je perdais goût à l’existence, je voyais s’éloigner mes rêves, la déprime me guettait moi aussi.
Ma mère était à ma charge, et très vite, je dus venir également au secours financier de Marie-Hélène, l’ex de mon frère, et de leur fille Amandine. Abandonnée, sans ressources, Marie-Hélène était sans emploi, sans revenus … alors elle avait commencé à se prostituer. Un coup de trottoir de temps en temps, par ci, par là. Et l’imbécile s’en est confiée à ma mère.
« On ne peut pas laisser Marie-Hélène se livrer à ces horreurs tout de même ! Charlotte il faut l’aider … qu’elle habite avec nous, avec ma petite-fille, cette pauvre petiote ! »
Comment refuser ? Au moins, Marie-Hélène faisait le ménage à l’appartement, et préparait les repas. Et le soir en rentrant, son sourire et sa reconnaissance me changeaient du caractère de plus en plus acariâtre de maman.
Deux ans et six mois s’étaient écoulés depuis le décès de papa. J’étais allée au bout, et même davantage, de ma promesse. Ma vie sociale n’existait pratiquement plus. Je ne voyais plus personne. Eloignée de ce milieu, mes amis m’avaient oubliée. Je ne faisais plus partie du sérail. Comme bannie, et seule responsable de ce désert social dans lequel je m’étais installée.
Je ne fermais plus la boutique le lundi, elle restait ouverte toute la semaine, sauf le dimanche. Contrainte financière. Et le dimanche, je le consacrais au ménage, à la comptabilité, à promener maman une heure ou deux dans le parc voisin.

... à suivre ...

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