Un jour pourtant, une bonne fée m’envoya une invitation à une soirée organisée par ma promotion de Boulle. J’allais revoir mes collègues, discuter métier.
La plupart d’entre eux m’ont à peine reconnue, ne se souvenaient ni de mon nom, ni de mon prénom. J’étais découragée, écœurée, j’allais partir, me contenter de ces deux coupes sirotées seule dans l’encoignure d’une porte, bousculée par des gens avec qui voilà à peine trois ans, je partageais convivialité et passion, et qui s’excusaient à peine de me marcher sur les pieds.
Je passais inaperçue, habillée modestement, faute de moyens, dans cette foule d’excités bariolés, dans des tenues les plus extravagantes les unes que les autres.
Un retardataire m’a toutefois reconnue.
« Tiens Charlotte ! Qu’est-ce que tu deviens ?
- Ah bonsoir Thierry, et toi comment vas-tu ?
- Mais très bien ! Très bien ! Je suis associée avec Karine … tu te souviens de Karine ? »
Comment ne pas me souvenir de Karine ? Une grande bringue complètement déjantée, abîmée à 20 ans par la fumette, qui se trimbalait en roulant du cul dans les allées de l’Ecole, ses gros nichons qui bringuebalaient sous son boléro à deux boutons … Karine, la moins farouche des filles de la promo, dont on disait qu’elle décrochait d’excellentes notes grâce à sa grande maîtrise dans l’exercice de la fellation des professeurs.
« Oui oui … très bien … Karine, oui la …
- On bosse ensemble. Mes idées, ma capacité créative, mon sens des affaires … et la fortune de son père ! Il nous a cédé son atelier d’ébénisterie d’art, et moi je l’ai développé !
- Ah c’est bien ! Oui je me souviens, tu étais très doué ! … Et … vous vous entendez bien avec Karine ?
- For-mi-dable ! On s’est mariés ! … si si ! …
- Ah ? … C’est … c’est bien ! …surprenant mais …
- Oui oh tu sais … on ne va pas se raconter d’histoires … Au début, on s’éclatait en tant que couple, on baisait souvent, un peu partout, et avec n’importe qui … maintenant on s’est fait une raison … chacun pour soi ! … Du moment que ça ne nuit pas au buiseness ! Et de ce côté, nous n’avons pas à nous plaindre … j’ai embauché deux créateurs depuis 6 mois, et je projette de créer encore deux ou trois postes l’an prochain !
- Ca marche dis donc !
- Du tonnerre ! Et je suis tombé sur deux perles ! Deux filles de la dernière promo de l’Ecole ! … Pleines d’idées, d’enthousiasme et … entre nous … pas farouches du tout !
- Tu … tu n’as pas changé ! Toujours aussi …
- Que veux-tu moi, je profite de la vie, et coup de chance, j’aime la baise ! Et toi ?
- Moi ? … euh … à quel sujet ?
- Ben tout ! Ta vie, ton job, tes plaisirs … Tu t’éclates ?
- … Pas vraiment … je suis … toujours célibataire … une vie monotone, le vide sentimental … Et côté job, j’ai du venir en aide à ma mère au décès de mon père et faire tourner la petite bijouterie familiale …
- Ah oui pas cool … et tu crées ? … des bijoux … ?
- … Non … hélas non je n’ai pas le temps … en fait, j’ai toujours l’intention de revenir vers les métiers de création, qui sont ma passion autant que la tienne … d’ailleurs, puisque tu cherches des créateurs, je t’avoue que ça pourrait m’intér…
- Ah non ce n’est pas une bonne idée je t’assure Charlotte … Non, en … combien ? deux ans ? Trois ? Tu as perdu la main, tu as perdu l’envie, bref … moi je cherche des gens neufs, mais qui ont la niaque tu vois ? … Ce ne serait pas te rendre service … Non tu devrais t’investir dans ta bijouterie, ça peut être sympa ! … par contre si tu veux, on pourrait baiser tous les deux ? … T’es restée vachement sexy tu sais ! Bon ok, tes frusques, ça sent un peu le moisi mais … non non moi ça me dit … fais-voir tes seins ?
- Vas te faire foutre ! Connard ! »
Voilà comment s’est terminée cette soirée, sur les propos à vomir d’un pauvre type qui n’avait pour seul objectif que de me sauter.
Puant. Grossier, vulgaire, sans morale, jouisseur. Vaniteux, m’as-tu-vu, parvenu.
Mais … entreprenant, réussite professionnelle et financière, heureux dans sa vie sentimentale, du moins en apparence, bien dans sa peau et dans sa tête.
Et en plus, séduisant, tenue voyante mais de bon goût … pas mal … non vraiment, beau gosse. A Boulle, il avait la réputation d’être un excellent coup. C’est ainsi qu’en parlaient les filles.
J’étais la reine des connes. Je venais de rater une occasion en or. Trop fière, trop puritaine, trop froussarde, trop étanche. Trop conne. Qu’est-ce que je risquais ? J’aurais bu deux ou trois coupes de plus, il m’aurait peut-être présenté à ses potes, ou aurait rappelé à quelques amnésiques « Mais si Charlotte ! La fille sérieuse … » - Après … soit une pipe derrière le canapé du salon, ou « On va chez toi ? » ou quelques secousses dans sa Porsche … Qui sait si finalement, il ne m’aurait pas embauchée après ces tests de sélection ?
Tu as trop bu Charlotte, ces idées-là ne te ressemblent pas !
... à suivre ...





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