C’est cette chevalière que je remarquai quelques semaines plus tard, un soir où il avait sans doute oublié de l’ôter avant de rentrer, au doigt de mon mari.
Un bijou original, reconnaissable entre tous, une pièce unique, que j’avais moi-même dessinée et créée, choisie pour Vincent par « sa poule » … et payée … comme je l’appris par la suite, sur mes propres deniers, fruit de mon travail.
Initiales VC. Elles ne m’avaient pas interpellée, lorsque la poule m’avait précisé la gravure. Après tout, VC étaient tout autant les initiales de Victor COTTARD, Valentin CHAPUIS … Vincent de CROIXMARE !
Le genre de scénario incroyable, sauf au cinéma !
Indignée, ahurie, je fus incapable de dire en face à Vincent : « je sais tout ». Comme lors de chaque déception, et celle-ci était grande, je réagis en m’isolant pour pleurer. J’aurais tant voulu que maman soit là, pour me confier à elle, et entendre ses conseils, que, probablement, je n’aurais pas suivis, mais qui m’auraient consolée.
J’imaginais tous les scénarii possibles.
Foncer illico à la banque, débarquer dans son bureau et le gifler avant qu’il n’ait pu prononcer un mot … Probablement le choix que j’aurais du privilégier.
Me taire, encaisser, laisser faire … Choix de l’autruche. Après tout, hormis les conséquences financières, cette liaison m’importait-elle vraiment ? Mon amour-propre en prenait un coup, mais quoi d’autre ? Vincent m’avait séduite, il m’avait fait un enfant, mais l’aimais-je vraiment ? A cette question, je réponds « non » sans hésiter.
Me venger …
C’est cette troisième solution que j’ai envisagée. J’y ai réfléchi toute une semaine. Je voyais Vincent arriver le soir à la maison, tout sourire, s’affaler dans le canapé du salon, se servir un whisky et me dire « alors chérie cette journée ? »
Pitoyable. Cette médiocrité nourrissait mon envie de vengeance. Un plan s’échafaudait peu à peu, je le visitais en soignant chaque détail, chaque option.
Etape N° 1 : subtiliser discrètement la chevalière.
Ce ne fut pas le plus difficile. Il m’a suffi de faire les poches de ce nul de Vincent, pendant qu’il était affalé devant la télé, à regarder un match de foot avec son air stupide.
Etape N° 2 : guetter sa réaction, gérer, profiter.
Dès le lendemain soir, lorsqu’il est rentré, j’ai vu qu’il était blême, soucieux. Je l’ai vu s’affairer dans les armoires.
« Tu cherches quelque chose mon chéri ? » lui demandai-je, un brin plus souriante qu’à l’habitude.
- hein ? … Non non … rien de spécial … enfin si … mon briquet …
- Ah ! Ton briquet … je crois l’avoir aperçu sur la commode de l’entrée … avec tes cigarettes … là où tu le poses habituellement …
- Ah oui ! Suis-je bête … »
Qu’il marine un peu dans son jus le chéri.
Toute la soirée, il fut silencieux, comme absent. Je tentai de faire la conversation :
« Tu sais j’ai bien avancé sur la prochaine collection … je suis assez contente de mes nouvelles créations …
- Ah ? … Très bien, très bien …
- Hum … il y aura plein de nouveautés … notamment dans la gamme des bagues … je trouve que celles de l’an passé n’étaient pas si belles … pourtant, elles se vendent bien mais … j’ai commis quelques fautes de goût … Tu m’écoutes chéri ?
- Hein ? Oui oui … C’est bien que ça marche !
- Oui ça marche très bien … tant mieux, quand les affaires marchent, le portefeuille se remplit … mais tu en penses quoi, toi, des bagues de la dernière collection ? … Tu les trouves comment ? … Un peu ringardes non ?
- Les ? … Qu’est-ce qui est ringard ?
- Les bagues … notamment les modèles pour hommes … »
Là, j’ai cru qu’il allait s’étrangler. Il a mis quelques secondes avant de réagir, et il a sorti un truc auquel j’étais loin de m’attendre, tellement il fallait de culot et de mauvaise foi pour l’imaginer en ces circonstances :
« Tu sais … les goûts et les couleurs … moi je trouve … mais attention, je ne suis pas créateur, mon avis compte peu, ce n’est que celui d’un consommateur … je trouve que les bagues, ce sont des bijoux féminins exclusivement. Je sais que des hommes en portent, mais franchement, ils doivent avoir un problème avec leur virilité … »
J’étais pour lui répondre : « euh … tu parles de toi là ? » … mais je me suis retenue. Trop tôt pour asséner le coup de grâce.
« Ah mais je ne suis pas de ton avis, mon chéri ! Et ce n’est pas la créatrice qui te parle, mais la femme. J’ai parmi ma clientèle des hommes très beaux, très masculins, à l’apparence très virile, qui achètent et portent des bagues ! … De toutes sorte, pas seulement de grossières chevalières … certains choisissent de bagues très fines, avec des pierres incrustées … rubis, saphir, diamant … Et je peux t’assurer que ça n’enlève rien à leur charme !
- Oui oui … peut-être … Tu m’as l’air crevée toi ? Tu devrais peut-être aller dormir ?
- Hum … tu as raison … tu viens aussi ?
- Non moi … moi je vais rester un peu … il y a une émission dans un petit quart d’heure qui m’intéresse … toi, vas te reposer !
- C’est quoi cette émission ?
- Hein … euh … un documentaire
- Ah oui ? Sur quel sujet ?
- … sur … comment dire … comment ça s’appelle déjà ? … il me semble que c’est sur la conquête de l’espace …
Pour quelqu’un d’ intéressé, ne pas être capable de dire quel est le sujet … Quelle maladresse pour cacher qu’il avait l’intention de procéder à une fouille en règle des placards, armoires, vestes et autres tiroirs, dans l’espoir de remettre la main sur la chevalière de sa poule.
« Bof ! … oui je vais te laisser regarder seul … ce sujet ne me passionne pas … j’aime bien les documentaires mais pas sur n’importe quoi … récemment j’en ai vu un super intéressant … c’était sur le mensonge … allez bonne nuit mon chéri ! »
Petit bisou sur le front. La peau était moite. J’ai eu envie de vomir.
Cette nuit là, j’ai dormi comme un ange. Il m’a à peine réveillé lorsqu’il m’a rejoint dans la chambre conjugale.
Le lendemain matin, puis le soir suivant, puis pendant quelques jours, il tirait toujours la même tronche, gorgée de préoccupation. Il semblait découragé, comme résigné à la perte de cette chevalière. Parfois, subitement, il levait son cul de feignasse du canapé, abandonnant le programme de télé qu’il regardait sans voir, et ouvrait les placards, fouillait un peu, comme si une piste nouvelle lui revenait. Puis je le voyais revenir, déçu, et se ré-affaler dans le canapé.
« Tu te souviens Vincent que dans deux jours, c’est notre anniversaire de mariage …
- Ah oui c’est vrai !
- Tu y a pensé ?
- A quoi ? … à notre anniversaire ? … Evidemment voyons !
- Oui ça je m’en doute … je voulais dire … au cadeau que tu aimerais que je t’offre …
- Oh tu sais … je n’ai besoin de rien … inutile de faire des folies …
- Mais si voyons ! … Marquer l’évènement, donner une preuve d’amour, ce ne sont pas des folies ! …
- Non mais … ça a toujours un coût …
- Oh ! … Ca va … Nous ne sommes pas encore ruinés … Tu gagnes assez bien ta vie … Moi aussi la mienne … Non sans blague, je veux te faire un cadeau … Bien sûr, je peux choisir moi-même, mais je préfèrerais que tu m’orientes un peu … sur ce qui te plairait …
- Ben … je te fais confiance … ce que tu choisiras me fera plaisir …
- Bon … après tout, pourquoi pas … ce sera une surprise …
- Voilà … c’est aussi bien comme ça … »
Croyez-vous que ce mufle aurait eu la délicatesse de me dire « Et toi chérie, quel cadeau aimerais-tu ? » Je ne dis pas que l’intention m’aurait portée aux nues … mais elle aurait compté … pour du beurre, mais compté.
... à suivre ...





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